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Législatives au Sénégal : « Il y a fort à parier que les électeurs préfèrent rester chez eux »

Législatives au Sénégal : « Il y a fort à parier que les électeurs préfèrent rester chez eux »

La campagne électorale pour les législatives sénégalaises du 30 juillet peine à susciter l’intérêt des électeurs. La faute à l’abondance des candidatures, mais pas seulement. Éclairage avec Babacar Ndiaye, analyste politique sénégalais.

La campagne électorale pour les législatives au Sénégal doit battre son plein jusqu’au 28 juillet. Mais avec une pléthore de listes, 47 au total, les messages des candidats risquent d’être noyés dans la masse, lors d’un scrutin qui généralement ne mobilise pas les électeurs. Éclairage avec Babacar Ndiaye, analyste politique sénégalais.

France 24: La profusion de listes de candidatures ne risque-t-elle pas de perturber le bon fonctionnement de ces élections législatives ?

Babacar Ndiaye : Si ! 47 listes pour des élections législatives, c’est du jamais vu au Sénégal. Cette situation est liée au fait que les chefs de file de l’opposition se sont montrés incapables de s’unir. Chacun a préféré créer sa propre liste. Cette abondance tient aussi au fait que les conditions pour déposer une liste sont simples à réunir. Le très faible montant des cautions n’est notamment pas de nature à dissuader un candidat. Conséquence, les pouvoirs publics ont dû prendre des mesures exceptionnelles. La loi électorale oblige dès lors l’électeur à ne choisir que cinq bulletins au maximum.

Mais le risque majeur qui plane sur cette élection est la faible participation des électeurs. Une telle profusion de listes crée une véritable cacophonie auprès des électeurs. Les messages des candidats sont noyés dans la masse des candidatures et les Sénégalais n’entendent plus les programmes politiques qu’on leur présente.

Les grandes listes bénéficient par ailleurs du même temps d’antenne à la télévision et la radio que les petites, elles sont donc pénalisées pour développer les grandes lignes de leurs programmes. Dans ces conditions, il y a fort à parier que les électeurs préfèrent rester chez eux. Le risque de l’abstention est d’autant plus grand que les organisations électorales prévoient de longues files d’attente devant les bureaux de vote.

Dans ce contexte, on estime qu’un électeur mettra en entre deux à cinq minutes pour voter, ce qui est considérable et risque de décourager de nombreux inscrits. Les Sénégalais seraient prêts à faire l’effort d’attendre pour une élection présidentielle mais pas pour ce genre d’élection intermédiaire, qui traditionnellement, ne suscite pas un enthousiasme démesuré de la population.

En revanche, je ne pense pas que le grand nombre de candidatures favorise la fraude ou la contestation. Le pays a su montrer depuis des décennies maintenant qu’il savait organiser des élections. Les Sénégalais devraient d’ailleurs connaître rapidement les résultats.

Malgré le grand nombre de candidatures, certains Sénégalais déplorent le manque de représentativité à l’Assemblée. Ils dénoncent notamment la faible présence de l’opposition dans l’Hémicycle. Comment cela est-il possible ?

B.N. : Cela est lié au mode de scrutin qui demeure au Sénégal. Le système législatif sénégalais repose sur deux listes. Il existe des listes nationales et des listes départementales. Les listes nationales sont composées de membres choisis par les partis. Ces candidats ne représentent pas un territoire et n’ont nul besoin d’obtenir de légitimité auprès de la population. Ils ne sont redevables que devant leur parti.

Les listes départementales sont plus démocratiques car les candidats qui en sont issus sont élus sur un territoire. Autre problème, la liste nationale qui arrive en tête du scrutin est assurée de remporter la grande majorité des sièges. On dispose donc aujourd’hui d’une Assemblée nationale dans laquelle on retrouve plus de 120 députés issus de la majorité présidentielle sur les 150 que compte l’Hémicycle.

Même s’il est normal que le président dispose d’une confortable majorité à l’Assemblée nationale pour mettre en place son programme, il n’est pas sain pour la démocratie qu’il dispose d’une majorité absolue. C’est pour cela que j’appelle la société civile à revoir ce mode d’élection.

Comment interpréter le retour d’Abdoulaye Wade ? Et celui de l’opposant Khalifa Sall ?

B.N. : La candidature d’Abdoulaye Wade n’était pas attendue et participe à la cacophonie ambiante. C’est un fait inédit de voir un ancien président qui a dirigé le Sénégal pendant 12 ans se présenter aux législatives. Son retour résulte d’un problème de leadership. Depuis sa défaite en 2012, son parti, (le Parti démocratique sénégalais, PDS, ndlr), – qui connaît de grandes difficultés -, n’a jamais su opérer les changements qui s’imposaient. L’ancien président n’a jamais accepté de confier les rênes du pouvoir et se retrouve à faire campagne à 91 ans.

Il n’est pas sûr que cette opération soit destinée à conduire son fils au pouvoir. C’est avant tout un homme qui aime les joutes verbales et convaincre son auditoire. Dans les médias, on le voit régulièrement haranguer les foules. Est-ce à dire que les électeurs sont nostalgiques des années Wade ? Je reste dubitatif. Je ne suis pas certain que ce dernier combat sera payant. Ce n’est parce qu’il draine les foules lors de sa campagne que la population se mobilisera le jour du scrutin.

Quant à Khalifa Sall, la campagne qu’il mène depuis sa cellule de prison peut paraitre absurde mais elle est bien réelle. Sa liste est l’une des plus crédibles. C’est un opposant de longue date, connu de tous au Sénégal. Dans l’attente de son jugement, il ne peut pas faire physiquement campagne mais les membres de son parti sont très investis sur le terrain pour le représenter. Il fait partie des grandes figures politiques qui ont de fortes chances d’obtenir une place à l’Assemblée et d’opposer un peu de résistance à Macky Sall.

France24

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